La jungle de Siberut change du tout au tout pendant la saison des pluies et devient un
immense marécage. Pour se déplacer, le plus facile est de suivre les ruisseaux en crue:
le problème est qu'ils ne mènent pas partout. Les Mentawai ont donc créé un réseau de "chemins"
sur plusieurs kilomètres tout autour de leur village. Pour faciliter l'avancée et pour éviter de
marcher en s'enfonçant dans de profondes boues, ils ont mis en place sous l'eau, dans la boue, des
rondins de bois de toutes tailles. Même quand ces rondins restent en surface et sont donc plus faciles
à voir, il n'est pas toujours évident de marcher dessus.
Les pires sont ceux en bambou: ils sont étroits et glissants. Toute personne n'étant pas née dans cette jungle
fera sans doute comme moi: passer son temps à tomber et à essayer de remonter sur le rondin!
A force de constamment lutter contre la boue qui monte à mi-cuisse, de faire attention à ne pas perdre
ses chaussures à chaque pas, on est très rapidement extenué. Les enfants des tribus sont quant à eux
très doués et sont stupéfaits de nous voir lutter pour rester debout. Ils adorent s'amuser dans la boue
mais savent qu'il y a un moment pour chaque chose et là, trop c'est trop.
Il est encore plus difficile de marcher sur des rondins que vous ne voyez pas. C'est un vrai défi de tenir
debout lorsque vous avez de la boue jusqu'aux chevilles et de l'eau jusqu'au genoux. Si vous avez la chance
de ne pas glisser du premier rondin, vous raterez le suivant car avec vos chaussures, vous ne le sentez pas.
Vous réaliserez rapidement que celles-ci ne sont pas du tout à la hauteur de la tâche.
Selon moi, tomber de l'un des troncs servant de pont terrestre est la chose la plus dangereuse sur l'île.
bain rafraîchissant. En revanche, si vous glissez d'un tronc se trouvant au dessus d'une rivière asséchée
jonchée de grosses pierres, vous pouvez vous casser une jambe: vous vous prenez à vous demander comment
vous feriez alors pour sortir de cette jungle sur une seule jambe. Vous pouvez toujours utiliser un bâton
vous permettant de garder l'équilibre mais ça ne sera pas suffisant pour suivre les Mentawai:
après tout, les locaux ont fait leurs premiers pas sur des rondins! Afin d'éviter
les inondations pendant la mousson, toutes les habitations sont sur pilotis
(l'espace en dessous est réservé aux cochons) et donc la seule façon d'y accéder
est de grimper le plan raide d'un rondin généralement glissant.
Après 6 semaines, mes chaussures de randonnée en Gore-Tex avaient commencé à pourrir et même si j'avais
nettement amélioré mon sens de l'équilibre, j'étais fatigué de toujours trainer ces machins lourds et glissants
- ça n'avait aucun sens. J'ai finalement compris que je devais marcher pieds nus sur les rondins couverts de boue
: les pieds adhérent mieux aux rondins et il est plus facile de savoir où poser les pieds. J'étais donc prêt
à marcher pieds nus.
Première journée pieds nus
Un jour, ma famille Mentawai a décidé d'aller cueillir des durian à quelques minutes de marche du village:
c'était l'occasion idéale pour laisser mes chaussures à la maison. Je ne suis pas seulement parti sans chaussures:
mes amis ont escamoté mon short et m'ont donné un kabit, un pagne fabriqué en écorce d'arbre. Chichement vêtu,
je suivais un groupe de femmes, de vieux hommes et d'enfants dans la forêt tropicale.
Marcher sur des rondins mouillés était tout de suite devenu plus simple mais ils étaient encore glissants:
je ressentais de nouvelles sensations. Descendre d'un rondin était devenu très étrange. A chaque pas, la boue
s'immisçait entre mes orteils pour ensuite glisser et se répandre sur le dessus du pied. Les chatouillements
furent vite remplacés par ce qui ressemblait à un massage des pieds aux huiles douces alors que je glissais de
la berge de la rivière. Pour regrimper, j'essayais de m'agripper à la boue ou à de petites racines avec les doigts de pied.
C'était une expérience très intéressante et extrêmement agréable.
Une fois dans la végétation, je faisais attention où je posais chacun de mes pas, ayant trop peur de poser le pied
sur des branches épineuses de pandana ou sur des morceaux de coquilles épineuse de durian. La prudence était à l'ordre
du jour, mais mes pieds étaient encore trop sensibles. Je ressentis une vive douleur, levai mon pied pour voir qu'une épine
de presque huit centimètres s'était enfoncée dans ma chair. En me tenant à un arbre, je l'ai enlevée en gémissant de douleur.
Cinq minutes plus tard, la vieille femme devant moi leva son pied pour enlever une épine similaire enfoncée à plus de deux
centimètres dans son pied. En deux secondes, elle l'avait enlevée et se remit à marcher. Les chaussures n'avaient pas été
efficaces mais les pieds nus des touristes n'étaient pas mieux. Je savais qu'il me faudrait du temps et que j'allais
encore souffrir avant de marcher comme un Mentawai, mais je jetai mes chaussures et à partir de ce jour, je marchais pieds
nus.