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Les Mentawai: marcher pieds nus dans la jungle de Siberut

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Deuxième journée pieds nus

Le jour suivant, ma famille décida que le pagne n'était pas suffisant pour me faire ressembler à un Mentawai, ils me mirent donc des colliers et bracelets de perles en plastique, enveloppèrent mes longs cheveux dans un tissu de coton rouge et ajoutèrent des fleurs et des feuilles parfumées pour me faire paraître plus décent. Ce jour là, j'allais suivre le frère de Martinus et d'autres membres de la famille pendant une longue marche pour aller chercher des durians. Même si tout le monde avait essayé de me convaincre de ne pas y aller pieds nus à cause de la mauvaise expérience avec les épines de la veille, j'étais décidé!

Marcher dans la jungle n'est jamais facile. Je pouvais sentir les plus petites différences de texture de la boue: parfois, ça chatouillait, parfois, ça grattait mais c'était toujours glissant. Lorsque je marchais dans cinquante centimètres de boue, je tapais parfois dans des pierres ou je me prenais les pieds dans des branches, ce qui me faisait trébucher sur les arbres jonchant le sol. J'essayais de m'habituer à bien utiliser mes orteils pour mieux m'agripper, mais cela prenait du temps et ce jour là, j'étais particulièrement lent. Après une demi heure, je me réjouis à la vue d'une rivière; cela signifiait que nous allions sortir de la boue et suivre le lit de la rivière. Mes premiers pas dans l'eau furent divins: le contact avec l'eau froide était très agréable et je ne risquais plus de marcher sur des épines. J'ai très rapidement déchanté, me rendant compte que marcher dans l'eau était une autre douloureuse expérience. A cause du courant, je ne voyais pas où je devais poser mes pieds et mes orteils heurtaient rudement tous les obstacles invisibles qui se dressaient sur mon chemin. Très souvent, je glissais et tombais. Après avoir marché pendant une heure sur ces pierres glissantes et pointues, je commençais à regretter les rondins de bois!

Quand nous sommes finalement arrivés à notre but, Sigrigeirei était déjà dans un arbre. Je ne pouvais pas en croire mes yeux: malgré la pluie et le fait que tout était glissant, il marchait de branches en branches à trente cinq mètres au dessus du sol comme si de rien n'était! Il se concentrait uniquement sur les fruits qu'il faisait tomber avec une perche en bambou. Les durians tombaient par douzaines.

Nous nous sommes rassasiés de ce délicieux fruit et ensuite tout le monde s'est remis au travail à remplir les paniers en rotin. Nous sommes rentrés au village avec huit paniers pesant entre vingt et trente kilos chacun. Ils voulaient tous porter le mien de peur que je ne tombe et me blesse. Malgré le bâton qu'il m'avait coupé, porter ce panier me rappelait mon douloureux entraînement intensif dans les montagnes lorsque j'étais membre des Sections d'élite des Chasseurs alpins en France. Les épines des durians me meurtrissaient le dos, les fines sangles des paniers s'enfonçaient dans la chair de mes épaules et le poids additionnel ne m'aidait pas à garder mon équilibre. Comme je faisais attention, j'étais très lent: j'avais mal aux pieds mais je devais m'habituer. Après une petite heure de marche qui me sembla interminable, mes jambes étaient déjà fatiguées. A ce moment là, je compris pourquoi même les vieux Mentawai avaient des jambes très musclées. Trois ou quatre heures de travail par jour dans la jungle vous aident à garder un corps jeune, sauf si vos récoltes de durians sont mauvaises!

Une semaine plus tard

Il y a deux jours, une épine s'est cassée dans mon pied et la blessure s'est infectée. J'ai mis un pansement imperméable pour la protéger de la boue mais généralement, il n'adhérait au maximum qu'une heure ou deux. Hier, je me suis coupé entre la plante du pied et le petit doigt: le pansement n'est resté en place que cinq minutes à cause de la boue qui s'immisçait entre mes orteils. Marcher pieds nus me procurait encore une sensation étrange mais j'étais soulagé de ne pas avoir à porter mes grosses chaussures de randonnée. J'arrivais enfin à marcher sur les rondins sans tomber dans la boue. Même les pierres pointues de la rivière n'étaient plus un problème en début de sortie, mais la fatigue n'aidant pas, je recommençais à avoir mal aux pieds après la première heure de marche. A partir de ce moment, je trouvais finalement la promenade agréable. À chaque fois que nous rencontrions un arbre fruitier, nous nous arrêtions pour manger et laissions les fruits restants pour notre voyage de retour. Le soleil arrivait à s'infiltrer dans certaines parties de la forêt, il y avait par endroit des rayons lumineux alors que d'autres étaient assombris par des feuilles et des branches. Parfois, la rivière se glissait par de petits cañons où nous devions nous baisser pour pouvoir passer dans un tunnel de végétation. Cette endroit de la jungle était magnifique: à chaque détour, la rivière se transformait en une piscine d'eau cristalline sur laquelle se reflétait la nature environnante.

6 mois plus tard

Après deux mois de marche nu-pieds dans la jungle, d'arrêts répétés pour enlever les douloureuses épines de ma chair, je pouvais enfin marcher normalement. Cela ne voulait pas dire que je pouvais suivre les Mentawai lorsqu'ils courraient sur les rondins, mais au moins je ne tombais plus. Il a fallu plus de quatre mois pour que la corne de mes pieds soit assez dure pour que je ne ressente plus le désir de remettre mes chaussures. Même après six mois, la peau de mes pieds n'était pas aussi dure que celle des vieilles femmes Mentawai et je n'avais toujours pas l'équilibre d'un enfant de 10 ans de la tribu. C'est à ce moment là que j'ai réalisé que ne pourrai jamais être aussi bien adapté à cet environnement qu'un Mentawai.

Lorsque je suis retourné sur l'île principale, mes pieds avaient tellement changé que je ne pouvais plus rentrer dans mes chaussures et lorsque deux mois après j'ai acheté une nouvelle paire de chaussures, il m'a fallu deux semaines pour pouvoir les lacer. L'épaisse semelle qui s'était formée sous mes pieds est complètement tombée en moins de deux semaines. J'avais souffert pendant six mois pour rendre mes pieds insensibles aux éléments et en deux semaines, la plante de mes pieds avait retrouvée toute sa délicatesse.

Conclusion

Si vous souhaitez aller rendre visite aux Mentawai pour un cours séjour, je ne vous conseille pas de marcher pieds nus. Les chaussures ne sont peut être pas idéales une fois sur Siberut, mais au moins, elles protégeront vos pieds. Porter des chaussures alourdies par la boue et glisser de rondins font parties de la joie de la découverte du magnifique monde des Mentawai.

Jean-Philippe Soulé, 1993

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